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Le Karaté du point de vue des neurosciences Catégories : Théories de l'apprentissage
Auteur : Alain Foltzer

Le Karaté du point de vue des neurosciences


Y-aurait-il de l'inférence bayésienne dans l'air? Oui, je sais, vu comme ça, ça n'aide pas.

"L'inférence bayésienne est une méthode d'inférence permettant de déduire la probabilité d'un événement à partir de celles d'autres événements déjà évalués".

"Inférence = Action de présenter une conclusion à partir d'un fait, d'une situation".

Le karaté n'a-t-il pas pour but de déduire des kata par exemple, des situations types tels que les Bunkaï, à partir desquels peuvent émerger des réponses non enseignées. Par l'analyse des Kata, les bunkaï ne sont-ils pas des hypothèses plausibles à partir desquels le combattant à le plus de chance de trouver une réponse adéquate à une situation de combat nouvelle?

Ceci s'applique de la même manière pour le combat sportif en lien avec les gammes tactiques.

Il y a dans les 2 cas, une façon très "bayésienne" (probabiliste à partir de situations types, pour faire simple) d'aborder la notion de combat. De cette analyse, la logique de l'activité Karaté est et reste le combat quelque soit les voies d'épanouissement ou de recherche de ses pratiquants.

Question: Est-ce que l'analyse des Bunkaï permet de couvrir/englober l'ensemble des possibles?

Il est intéressant de noter que cette "conception Bayésienne" de l'enseignement du karaté qu'il soit traditionnel ou sportif (ainsi que beaucoup d'autres sports) est étonnement identique à la façon dont le cerveau humain apprend et fonctionne.

Sur la plan anthropologique, ceci pourrait expliquer le pourquoi du comment de cette méthode d'enseignement qui nous vient du fond des âges.

Certainement une intuition de génie de la part de ses fondateurs qui a force que "se" comprendre ont érigé un modèle d'enseignement "validé" si je puis dire, par les neurosciences en ce début de 21ème siècle et déjà supposé depuis le milieu du 20ème.

Mais en quoi cela nous renseigne-t-il sur le plan pédagogique?

Afin de vous aider à mieux comprendre l'idée "d'inférence Bayésienne" que j'utilise dans l'analyse de la méthode, voici un schéma qui situe en bleu des "Situations de combat types et enseignées" telles que par exemple les Bunkaï et les gammes tactiques dans la version sportive et en rouge les solutions qui peuvent en être déduites sans jamais avoir été enseignées.

Sachant que l'ensemble des points bleus ne peut pas remplir celui des possibles en combat réel (il paraît qu'une vie ne suffit pas !).

Enseigner le Karaté, ne consiste-t-il pas à former nos élèves à remplir seul le plus d'espace possible?

Que faut-il comprendre de tout cela?

C'est qu'à défaut de s'entraîner matin, midi et soir, h24 toute une vie tel un maître fondateur, vous et vos élèves avaient de grandes chances de ne découvrir qu'une infime partie de ce qu'est le Karaté.

L'idée consiste donc à analyser la nature profonde de la méthode, c'est à dire celle qui porte le karaté depuis des décennies afin de l'optimiser et même la compléter au regard des apports théoriques qui pour le coup nous viennent tout droit des neurosciences, histoire d'aller un peu plus loin dans la voie au regard du peu de temps que nous nous entraînons comparativement aux maîtres et disciples d'antan.

Et puis, sur le plan sportif, ce type d'analyse apporte beaucoup d'éclairage sur les formes d'entraînement.

Quelles répercussions pédagogiques?

Il y a dans la méthode traditionnelle un aspect central à retenir par rapport à tout ce qui vient d'être dit : Elle tente de réduire à travers les Bunkaï et les assauts conventionnels essentiellement, toutes formes de probabilités par l'analyse d'une quantité quasi infinie de situations possibles en combat réel (le ronds bleus).

Ceci pose question : Est-ce possible tant sur le plan de l'analyse technique que des capacités humaines d'apprentissage?

Pour la première interrogation, la réponse est bien évidemment NON. Pour la 2eme, c'est plus nuancé : Pourquoi?

Parce que quelque soit la quantité de Bunkaï par exemple que vous avez étudié, le cerveau ne va pas les mémoriser de manière brut mais il va hiérarchiser les informations qui les composent en les regroupant par concepts... : Grosso modo, ça donne des trucs du genre : "la forme de l'attaque", "le niveau", "la distance", "le type de réponse", etc, etc, etc... (c'est très simpliste de ma part).

Que se passe-t-il lorsque vous révisez un bunkaï, il y a longtemps travaillé?

Votre cerveau va chercher dans les "concepts" la meilleure correspondance pour reconstruire la réponse.

Et si le bunkaï n'a jamais était vu? Il va faire de même en cherchant la correspondance la plus adaptée, la plus proche : Il va émettre des hypothèses, vu qu'il n'a jamais été confronté à la situation. Il fait des probabilités (les zones rouges), comme en combat.

S'il se produit très exactement la même chose quelque soit la forme de combat, traditionnelle ou sportive, cela amène à concevoir l'enseignement d'une manière plus en phase avec la façon de fonctionner du cerveau.

S'il est nécessaire d'alimenter/d'entraîner la quantité d'informations techniques et tactiques que le cerveau va pouvoir utiliser au moment de construire la solution qui lui semble la plus appropriée face à une situation de combat à laquelle il n'a jamais été confronté, il est tout autant nécessaire d'éduquer le cerveau à déduire le plus exactement possible cette solution.

Dans le 1er cas, l'automatisation de séquences d'actions réactions fortement maîtrisées est nécessaire. Je veux bien évidemment parler des Bunkaï, assauts conventionnels et gammes tactiques dans la version sportive.

Ces automatismes (points bleus) sont pour le cerveau les chaînes d'informations solidement ancrées à partir desquelles ils va construire les nuances, les variations pour que la solution du moment  corresponde à la réalité mais aussi et surtout afin de libérer la charge mentale qui va autoriser/favoriser cette adaptation (le cerveau ne doit avoir à se focaliser sur les critères de réalisation techniques par exemple).

Pour rendre cette capacité efficace et efficiente il est intéressant non pas forcément d'augmenter le nombre de Bunkaï (en ne faisant que les survoler) mais plutôt de les approfondir sur le plan de leurs variations : En somme, augmenter la taille et l'automatisation des ronds bleus.

Lio Froidure propose une vidéo très intéressante à ce sujet "arrête de m'attaquer en Oï Tsuki" à adapter probablement au sujet de cette publication.

Pour terminer (succinctement), il y l'autre versant à éduquer/entraîner : La capacité à lire dans la situation de combat les indices prédictifs les plus pertinents qui vont permettre au cerveau d'émettre des hypothèses plausibles afin de construire une réponse efficace et efficiente.

Dans cette stratégie d'évaluation des indices prédictifs, il y a de nombreux filtres qui vont intervenir et qui vont soit libérer la réponse soit l'inhiber. Je pense notamment aux filtres affectifs de type "accepter l'opposition", "peur du contact"... par exemple.

Nous entrons ici dans un versant des neurosciences qui s'appuie sur des analyses complexes basées entre autre sur "l'attention sélective" ainsi que la notion de "conscience".

Il faut savoir par exemple que le cerveau voit/perçoit quasi tout. Rien ne lui échappe, sauf à notre conscience. De cette perception totale, il ne va sélectionner que certaines informations qu'il va juger utile et qu'il va projeter en pleine conscience (l'analyse inconsciente de ce que le cerveau perçoit et qui se limite à des zones spécialisées, s'embrase d'un seul coup à quasiment tout le cerveau = conscience).

Pour cela, le cerveau met en moyenne 300 ms (millisecondes) pour décider quelle information doit acquérir cette capacité de pleine conscience (le sujet devient capable de décrire / verbaliser ses choix / ses actes...). Seulement 300 ms, en combat, c'est une éternité, d'où la nécessité d'automatisations profondes qui permet une construction inconsciente de la réponse (actions réflexes).

L'intelligence du combat, c'est donc une compétence qui s'entraîne et s'éduque à tout âge, même très jeune et qui permet au cerveau de décider quelles informations prises sur l'adversaire par exemple sont les plus pertinentes tout cela sans en avoir conscience : Dans certaines situations, certains combattants sont capables d'expliquer ce qu'ils viennent de faire mais pas explicitement pourquoi : juste une intuition (indices perçus n'ayant pas dépassés le stade subliminal).

Nous nous approchons ici d'un autre aspect des théories de l'apprentissage que l'on appelle "Théorie de l'action située" qui entre dans un champ théorique plus large dit "écologique" et qui "court-circuite" les théories cognitivistes de traitement conscient de l'information.

Dans d'autres cas, certains combattants réalisent spontanément des actions qu'ils n'ont jamais travaillés mais qu'ils construisent / combinent à partir d'automatismes ancrés profondément (liaisons synaptiques fortes).

Dans cet article, je n'ai fait qu'effleurer et de manière vulgarisée, le sujet.

Coté bibliographie, je vous suggère celle-ci : https://www.google.fr/.../edition/Apprendre/uA9tDwAAQBAJ...



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