INTRODUCTION
Cette expérience tentait de différencier
la programmation de deux modalités d'exécution d'un
coup de poing direct : la frappe puissante destinée à
mettre l'adversaire hors de combat et la touche contrôlée
nécessitant un freinage volontaire important en fin de mouvement.
Ces différentes modalités d'exécution des frappes
se retrouvent dans les sports de combat de percussion. En compétition
de karaté par exemple, les coups doivent être contrôlés
pour ne pas blesser l'adversaire.
A l'inverse, en combat de boxe anglaise
ou française,
les coups sont portés avec puissance.
C'est le modèle paramétrique de la programmation
motrice de Rosenbaum (1983) qui a servi de cadre théorique
à cette étude. Rosenbaum part du principe que si l'on
informe le sujet à l'avance sur la valeur des paramètres
du mouvement à réaliser, ce dernier sera enclin à
spécifier ces paramètres à l'avance de manière
à diminuer son temps de réaction (TR). Parmi ces paramètres
on peut notamment distinguer la direction, l'amplitude, la force ou
la durée du mouvement (Bonnet & MacKay, 1987 ;Bonnet, Requin
& Stelmach, 1982 ;Larish & Frekany, 1985 ; Vidal, 1993). On
peut supposer, selon la même logique, que le freinage d'une
frappe est programmée à l'avance. Pour objectiver l'existence
de ces processus de pré-spécification des paramètres
du mouvement, Rosenbaum a utilisé la procédure d'amorçage
(Rosenbaum & Komblum, 1982). C'est cette même procédure
qui a été utilisée dans notre étude. La
procédure d'amorçage consiste à présenter
au sujet un signal préparatoire appelé amorce qui indique
au sujet, avec une probabilité de validité plus ou moins
grande, la réponse à exécuter. Cette amorce peut
être totalement valide ; dans ce premier cas la totalité
des paramètres amorcés correspondent aux paramètres
requis par le signal d'exécution et la réponse du sujet
est très rapide, l'amorce peut également être
partiellement valide ; dans ce deuxième cas, une partie seulement
des paramètres indiqués à l'avance correspondent
aux paramètres requis et le TR est d'autant plus court que
le nombre de paramètres correctement spécifiés
à l'avance est important. L'amorce peut aussi, être totalement
invalide ; dans ce troisième cas, l'ensemble des paramètres
indiqués à l'avance est erroné. Cela signifie
que le sujet s'est engagé à tort dans une préparation
spécifique et qu'il doit, à la vue du signal d'exécution,
déprogrammer et reprogrammer correctement les paramètres
erronés. Ces processus de déprogrammation-reprogrammation
sont coûteux en temps, ce qui a pour conséquence un allongement
important du TR. Enfin, l'amorce peut être neutre ; dans ce
dernier cas aucun paramètre n'est indiqué à l'avance
et le sujet ne pourra mettre en place aucun ajustement préparatoire.
Notre première hypothèse considérait
que la programmation d'un coup nécessitant un freinage devait
requérir un temps de traitement de l'information plus élevé
que la programmation d'un coup percutant la cible avec puissance.
La seconde hypothèse considérait que l'entraînement
selon une modalité d'exécution avait des répercussions
sur les processus de programmation.
METHODE
Quatorze sujets ont participé à cette
expérience. Huit d'entre eux étaient des karatékas
ayant un minimum de quatre ans de pratique. Les cinq autres étaient
des boxeurs de niveau régional ou universitaire national. La
comparaison des deux groupes de sujets a permis d'évaluer l'incidence
de l'entraînement spécifique d'une modalité d'exécution
des coups de poings sur leur contrôle moteur.
Outre le facteur concernant la spécialité
sportive, trois autres facteurs ont été manipulés
: la modalité de frappe (frappe puissante ou touche contrôlée),
la nature de l'amorce (totalement valide, valide sur la direction,
valide sur la modalité de frappe, totalement invalide, ou
neutre) et la direction du mouvement (cible du haut, cible droite
bas et cible
gauche bas).
Les sujets étaient confrontés à
une tâche de TR de choix à 6 éventualités
(2 modalités de frappe x 3 directions). Ils avaient pour consigne
d'atteindre le plus rapidement possible, avec puissance ou contrôle,
une des trois cibles désignée par le signal impératif
d'exécution. Les variables dépendantes comprenaient
le TR, le temps de mouvement (TM), et les erreurs de décision.
Le départ du mouvement et le respect de la modalité
de frappe étaient évalués à partir du
tracé accélérométrique de chaque mouvement
enregistré grâce à un accéléromètre
Kistler ± 25 g fixé sur le poignet des sujets. Au début
de chaque essai, l'amorce, d'une durée de 500 ms était
présentée au sujet. Elle annonçait le début
d'une période préparatoire qui durait 2 s. Au terme
de la période préparatoire, le signal d'exécution
était présenté au sujet. L'amorce de l'essai
suivant n'était présentée que 3 s après
que le sujet ait répondu. Chaque sujet a réalisé
six séries de 120 essais. L'amorce était totalement
valide dans 50% des essais, neutre dans 25% et totalement ou partiellement
invalide dans les 25% restants.
RESULTATS ET DISCUSSION
Aucune différence n'est observée entre
les TRs enregistrés dans le cas de frappes puissantes (310
ms) et les TRs enregistrés dans le cas de frappe contrôlées
(302 ms). Cette première observation montre que le temps de
programmation du freinage d'une frappe ne semble pas coûteux
pour le système de traitement de l'information. Cela suggère
que le freinage ne serait spécifié que durant l'exécution
du mouvement comme c'est le cas pour le paramètre amplitude
(Fleury et al., 1994). Une étude détaillée des
résultats en fonction du type d'amorce corrobore cette interprétation
des résultats. Alors que l'amorçage du paramètre
direction entraîne une diminution du TR dans le cas d'une amorce
valide, résultat classiquement observé dans la littérature
(Bonnet & MacKay, 1987 ; Bonnet, Requin & Stelmach, 1982 ;
Larish & Frekany, 1985), l'amorçage du type de frappe n'entraîne
aucune diminution du TR, dans une condition comparable. On peut, par
ailleurs, se demander si le réglage de la puissance avec laquelle
un combattant va heurter une cible n'est pas essentiellement un problème
de réglage de l'amplitude du mouvement.
Aucun effet de spécialité sportive n'a
été observé sur le TR (boxeurs : 318 ms ; karatékas
: 294 ms), ni aucune interaction entre la spécialité
sportive et la modalité de frappe. De même, les boxeurs
et les karatékas ont des temps de mouvement comparables qui
avoisinent les 195 ms. Par contre, comme on pouvait s'y attendre,
les TMs étaient plus longs pour une frappe contrôlée
(205ms) que pour une frappe puissante (183 ms). Enfin, une interaction
entre la spécialité sportive et la modalité de
frappe a été observée. En fait, cette interaction
rend compte d'un effet de spécialisation sportive : les karatékas
sont plus rapides que les boxeurs dans l'exécution de frappe
contrôlées, et inversement les boxeurs sont plus rapides
que les karatékas dans l'exécution de frappes puissantes.
Cet effet peut rendre compte, soit d'une
différenciation
périphérique basée sur le développement
et l'utilisation de différents types de fibres musculaires
par les boxeurs et les karatékas, soit d'une différenciation
plus centrale basée sur la rapidité de la mise en place
de boucles de régulation concernant le freinage du mouvement.
REFERENCES
Bonnet M., Bt MacKay, W. (1987). Spécification de la direction
et de la force d'un mouvement. In M. Laurent, & P. Therme (Eds.),
Recherches en A.P.S. 2 Marseille : Editions Action.
Bonnet, M., Requin, J., 8t Stelmach, G. E. (1982). Specification of
direction and extent in motor programming. Bulletin of Psychonomic Society,
19, 31-34.
Fleury, M., Batd, C., Audiffren, M., Teasdale, N., & Blouin,
J. (1994). The attentional cost of amplitude and directional requirements
when pointing to targets. Quarterly Journal of Experimental Psychology,
47A, 2, 481-495
Larish, D.D., Bt Frekany, G.k (1985). Planning and preparing expected
and expected movements : reexamining the relationship of arm, direction
and extent of movement. Journal of Motor Behavior, 17, 168-189.
Rosenbaum, D.A (1983). The movement precuing technique : assumptions,
applications and extensions. In RA Magill (Ed.) Memory and Control in
Motor Behaviour (p. 231-274). Amsterdam : North Holland Publishing Company.
Rosenbaum, D.A, & Komblum, S. (1982). A priming
method for investigating the selection of motor response. Acta Psychologica,
33, 45-55.
Vidal, F. (1993). Programmation de la durée d'une réponse
motrice. Etude chronométrique et électroencéphalographigue
chez l'homme. Thèse de doctorat, Université de Provence
Aix-Marseille I.