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Sciences et karaté


Sommaire sciences et arts martiaux

 

Le contrôle de la puissance de la frappe en boxe et en karaté


(Résumé simplifié - JORRESCAM 1996)

Michel AUDIFFREN (1), Emmanuel BARON (1) et Jacques CREMIEUX (2)

1.- Laboratoire d'Analyse de la Performance Motrice Humaine, Faculté des Sciences du Sport, 4 allée Jean Monnet, 86000 POITIERS.

2.- Laboratoire Neurobiologie et Mouvements, CNRS, BP 71, 13402 MARSEILLE Cedex 20

Temps de réaction / Programmation motrice / Karaté / Boxe / Contrôle Moteur

INTRODUCTION

Cette expérience tentait de différencier la programmation de deux modalités d'exécution d'un coup de poing direct : la frappe puissante destinée à mettre l'adversaire hors de combat et la touche contrôlée nécessitant un freinage volontaire important en fin de mouvement. Ces différentes modalités d'exécution des frappes se retrouvent dans les sports de combat de percussion. En compétition de karaté par exemple, les coups doivent être contrôlés pour ne pas blesser l'adversaire.

A l'inverse, en combat de boxe anglaise ou française, les coups sont portés avec puissance.

C'est le modèle paramétrique de la programmation motrice de Rosenbaum (1983) qui a servi de cadre théorique à cette étude. Rosenbaum part du principe que si l'on informe le sujet à l'avance sur la valeur des paramètres du mouvement à réaliser, ce dernier sera enclin à spécifier ces paramètres à l'avance de manière à diminuer son temps de réaction (TR). Parmi ces paramètres on peut notamment distinguer la direction, l'amplitude, la force ou la durée du mouvement (Bonnet & MacKay, 1987 ;Bonnet, Requin & Stelmach, 1982 ;Larish & Frekany, 1985 ; Vidal, 1993). On peut supposer, selon la même logique, que le freinage d'une frappe est programmée à l'avance. Pour objectiver l'existence de ces processus de pré-spécification des paramètres du mouvement, Rosenbaum a utilisé la procédure d'amorçage (Rosenbaum & Komblum, 1982). C'est cette même procédure qui a été utilisée dans notre étude. La procédure d'amorçage consiste à présenter au sujet un signal préparatoire appelé amorce qui indique au sujet, avec une probabilité de validité plus ou moins grande, la réponse à exécuter. Cette amorce peut être totalement valide ; dans ce premier cas la totalité des paramètres amorcés correspondent aux paramètres requis par le signal d'exécution et la réponse du sujet est très rapide, l'amorce peut également être partiellement valide ; dans ce deuxième cas, une partie seulement des paramètres indiqués à l'avance correspondent aux paramètres requis et le TR est d'autant plus court que le nombre de paramètres correctement spécifiés à l'avance est important. L'amorce peut aussi, être totalement invalide ; dans ce troisième cas, l'ensemble des paramètres indiqués à l'avance est erroné. Cela signifie que le sujet s'est engagé à tort dans une préparation spécifique et qu'il doit, à la vue du signal d'exécution, déprogrammer et reprogrammer correctement les paramètres erronés. Ces processus de déprogrammation-reprogrammation sont coûteux en temps, ce qui a pour conséquence un allongement important du TR. Enfin, l'amorce peut être neutre ; dans ce dernier cas aucun paramètre n'est indiqué à l'avance et le sujet ne pourra mettre en place aucun ajustement préparatoire.

Notre première hypothèse considérait que la programmation d'un coup nécessitant un freinage devait requérir un temps de traitement de l'information plus élevé que la programmation d'un coup percutant la cible avec puissance. La seconde hypothèse considérait que l'entraînement selon une modalité d'exécution avait des répercussions sur les processus de programmation.

 

METHODE

Quatorze sujets ont participé à cette expérience. Huit d'entre eux étaient des karatékas ayant un minimum de quatre ans de pratique. Les cinq autres étaient des boxeurs de niveau régional ou universitaire national. La comparaison des deux groupes de sujets a permis d'évaluer l'incidence de l'entraînement spécifique d'une modalité d'exécution des coups de poings sur leur contrôle moteur.

Outre le facteur concernant la spécialité sportive, trois autres facteurs ont été manipulés : la modalité de frappe (frappe puissante ou touche contrôlée), la nature de l'amorce (totalement valide, valide sur la direction, valide sur la modalité de frappe, totalement invalide, ou neutre) et la direction du mouvement (cible du haut, cible droite bas et cible gauche bas).

Les sujets étaient confrontés à une tâche de TR de choix à 6 éventualités (2 modalités de frappe x 3 directions). Ils avaient pour consigne d'atteindre le plus rapidement possible, avec puissance ou contrôle, une des trois cibles désignée par le signal impératif d'exécution. Les variables dépendantes comprenaient le TR, le temps de mouvement (TM), et les erreurs de décision. Le départ du mouvement et le respect de la modalité de frappe étaient évalués à partir du tracé accélérométrique de chaque mouvement enregistré grâce à un accéléromètre Kistler ± 25 g fixé sur le poignet des sujets. Au début de chaque essai, l'amorce, d'une durée de 500 ms était présentée au sujet. Elle annonçait le début d'une période préparatoire qui durait 2 s. Au terme de la période préparatoire, le signal d'exécution était présenté au sujet. L'amorce de l'essai suivant n'était présentée que 3 s après que le sujet ait répondu. Chaque sujet a réalisé six séries de 120 essais. L'amorce était totalement valide dans 50% des essais, neutre dans 25% et totalement ou partiellement invalide dans les 25% restants.

 

RESULTATS ET DISCUSSION

Aucune différence n'est observée entre les TRs enregistrés dans le cas de frappes puissantes (310 ms) et les TRs enregistrés dans le cas de frappe contrôlées (302 ms). Cette première observation montre que le temps de programmation du freinage d'une frappe ne semble pas coûteux pour le système de traitement de l'information. Cela suggère que le freinage ne serait spécifié que durant l'exécution du mouvement comme c'est le cas pour le paramètre amplitude (Fleury et al., 1994). Une étude détaillée des résultats en fonction du type d'amorce corrobore cette interprétation des résultats. Alors que l'amorçage du paramètre direction entraîne une diminution du TR dans le cas d'une amorce valide, résultat classiquement observé dans la littérature (Bonnet & MacKay, 1987 ; Bonnet, Requin & Stelmach, 1982 ; Larish & Frekany, 1985), l'amorçage du type de frappe n'entraîne aucune diminution du TR, dans une condition comparable. On peut, par ailleurs, se demander si le réglage de la puissance avec laquelle un combattant va heurter une cible n'est pas essentiellement un problème de réglage de l'amplitude du mouvement.

Aucun effet de spécialité sportive n'a été observé sur le TR (boxeurs : 318 ms ; karatékas : 294 ms), ni aucune interaction entre la spécialité sportive et la modalité de frappe. De même, les boxeurs et les karatékas ont des temps de mouvement comparables qui avoisinent les 195 ms. Par contre, comme on pouvait s'y attendre, les TMs étaient plus longs pour une frappe contrôlée (205ms) que pour une frappe puissante (183 ms). Enfin, une interaction entre la spécialité sportive et la modalité de frappe a été observée. En fait, cette interaction rend compte d'un effet de spécialisation sportive : les karatékas sont plus rapides que les boxeurs dans l'exécution de frappe contrôlées, et inversement les boxeurs sont plus rapides que les karatékas dans l'exécution de frappes puissantes.

Cet effet peut rendre compte, soit d'une différenciation périphérique basée sur le développement et l'utilisation de différents types de fibres musculaires par les boxeurs et les karatékas, soit d'une différenciation plus centrale basée sur la rapidité de la mise en place de boucles de régulation concernant le freinage du mouvement.

REFERENCES

Bonnet M., Bt MacKay, W. (1987). Spécification de la direction et de la force d'un mouvement. In M. Laurent, & P. Therme (Eds.), Recherches en A.P.S. 2 Marseille : Editions Action.

Bonnet, M., Requin, J., 8t Stelmach, G. E. (1982). Specification of direction and extent in motor programming. Bulletin of Psychonomic Society, 19, 31-34.

Fleury, M., Batd, C., Audiffren, M., Teasdale, N., & Blouin, J. (1994). The attentional cost of amplitude and directional requirements when pointing to targets. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 47A, 2, 481-495

Larish, D.D., Bt Frekany, G.k (1985). Planning and preparing expected and expected movements : reexamining the relationship of arm, direction and extent of movement. Journal of Motor Behavior, 17, 168-189.

Rosenbaum, D.A (1983). The movement precuing technique : assumptions, applications and extensions. In RA Magill (Ed.) Memory and Control in Motor Behaviour (p. 231-274). Amsterdam : North Holland Publishing Company.

Rosenbaum, D.A, & Komblum, S. (1982). A priming method for investigating the selection of motor response. Acta Psychologica, 33, 45-55.

Vidal, F. (1993). Programmation de la durée d'une réponse motrice. Etude chronométrique et électroencéphalographigue chez l'homme. Thèse de doctorat, Université de Provence Aix-Marseille I.