La
pensée-en-acte : une compétence toute en action
(JORRESCAM 2002 - Poster)
Domenico Masciotra, Ph.D.
Consultant en éducation
Observatoire des réformes en éducation http://www.ore.uqam.ca/
Université du Québec à Montréal
masciotra.domenico@videotron.ca
La présente étude a pour but de contribuer au
développement du cadre théorique de la cognition
située (Suchmann, 1976 ; Lave, 1988). Cette dernière
fait partie d'un programme de recherche relativement récent
et intéresse diverses disciplines en sciences humaines
et sociales. Des expressions relativement équivalentes
y renvoient, dont celles d"énaction" (Varela,
1993), d'action située (Gal-Petifaux et Durand, 2001),
de «réflexion-en-action» et de «savoir-en-action»
(Schön, 1983) ou encore de «pensée-en-acte»
(Masciotra & Roth, 2001 ).
La notion de compétence s'explicite
également en termes de cognition, pensée et action
et situées. Le concept de pensée-en-acte recouvre
et articule ces termes. Autrement dit, la compétence
en combat se mesure par la capacité à penser en
acte, c'est-à-dire à se faire tout action -ce
que je pense, c'est ce que je fais et réciproquement.
Penser en acte nécessite de pourvoir sa garde d'un système
d'actions éprouvées pour établir une relation
d'adversité et laisser ce système opérer
comme de lui-même sans rien faire d'extra.
Dans les paragraphes qui suivent, les principales caractéristiques
de la pensée-en-acte ainsi que ses conditions de réalisation
seront présentées en cinq points :
1) d'abord penser en acte nécessite une « prise
de garde » ;
2) penser en acte c'est aussi disposer d'un réseau d'actions
virtuelles ;
3) Penser en acte ne signifie pas se représenter la situation,
mais se la présenter ;
4) Pour penser en acte, il faut être tout action ;
5) Penser en acte repose sur des actions intériorisées.
Mots clés : pensée-cn-acte, compétence,
action située, garde, enaction.
Le thème de la communication : philosophie ou neurosciences,
psychologie
Le type de support technique : communications affichée
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La pensée-en-acte : une compétence
tout en action
La compétence en arts martiaux repose, en situation de combat,
dans la capacité à se faire tout action et à penser
en acte (ce que je pense et ce que je fais, c'est la même chose),
c'est-à-dire de déployer un système d'actions éprouvées
pour établir une relation d'adversité et laisser ce
système opérer comme de lui-même sans rien
faire d'extra.
Les principales caractéristiques de la pensée-en-acte
ainsi que ses conditions de réalisation seront présentées
en cinq points.
1. D'abord penser en acte nécessite une « prise de garde ».
Autrement dit, une mise en perspective, un positionnement ou mieux
un pouvoir d'agir. Prendre garde face à un adversaire ne se
réduit pas à un simple placement des bras, ni même à un
positionnement global du corps. Prendre garde veut dire donner sens
au face à face avec l'adversaire et nécessite de potentialiser
la garde d'un ensemble de possibilités d'actions. Potentialiser
la garde signifie transformer les mains et les pieds pour en faire
des armes.
2. Penser en acte c'est aussi se disposer d'un réseau d'actions
virtuelles. Celles-ci, éprouvées par des années,
voire des décennies de pratique, sont simultanément
disponibles et forment un réseau dans la structure de la garde
qu'elles chargent d'intentionnalité. Chacune des actions offensives
pointe, mire la cible, prête à être effectuée
promptement en tout temps. Simultanément et complémentairement
les actions défensives parent à toute éventualité offensive
de l'adversaire. L'ensemble du réseau tisse les fils intentionnels
qui lient existentiellement le combattant à son adversaire.
Ce n'est qu'ainsi que l'on peut « comprendre-en-acte » l'autre
ou toute chose: ««Comprendre» une chose, c'est
se trouver devant elle avec le pouvoir de la maîtriser. C'est
pouvoir faire...Celui qui « comprend » une chose a des
possibilités vis-à-vis de cette chose; il est habile
dans son comportement avec elle, et peut lui tenir tête » Corvez(1961,p.
39-40).
3. Penser en acte ne signifie pas se représenter la situation,
mais se la présenter. En effet, la garde est le lieu de cohabitation
et d'organisation des actions disponibles, la chair vivante de leur
virtualité, le placement corporel étant leur infrastructure
physique. Cela veut dire que les actions ne sont pas représentées
ou pensées dans la tête, mais incarnées dans
la garde qu'elles vivifient-elles sont à l'esprit ce que les
battements de cœur sont au corps et « l'esprit respire
par le biais du corps » (Damasio 1995, p. 15). Elles ne sont
pas tournées vers soi non plus, car l'individu qui pense en
acte perd conscience de son ego, mais vers l'adversaire pour en actualiser
la présence. En pratique, pour donner existence à un
adversaire hic et nunc et en face de soi, il ne faut pas se le représenter
mais se le présenter, c'est-à-dire le faire être
là. En ce sens le combattant se fait situant. Inversement,
il est situé par l'adversaire qui, en braquant son propre
réseau d'actions dans sa direction, le fait être là,
en actualise la présence. De ta dynamique du rapport entre
le situant et le situé résulte une co-présence
duelliste.
4. Pour penser en acte, il faut être tout action. Il ne faut
donc pas penser dans sa tête mais penser avec tout son corps
mentalisé, se faire tout action et être complètement
branché (situant /situé à la fois) dans la situation.
Ne penser qu'une fraction de seconde à ce qui se passe ou à autre
chose suffit à couper les fils intentionnels qui nous relient à la
situation, à ne plus être là, à se départir
de son état de fluidité et à créer pour
l'adversaire une opportunité d'attaque qui pourrait s'avérer
fatale. On est présent pour l'autre que si réciproquement
on le rend soi-même présent, non pas seulement de corps
mais aussi d'esprit et, dès que notre esprit s'évade
de la scène, notre corps -qui lui est toujours là-
est alors tout à la disposition des frappes de l'adversaire.
Bref, il devient un simple «punching bag ». D'où la
consigne de « ne rien faire d'extra » qui signifie ne
pas prêter d'intention à l'autre -ce qui serait penser
dans sa tête, mais faire émerger ses intentions réelles
par l'action en le forçant à se trahir au moyen de
feintes, de diversions, de pièges, etc. Toutes les idées
qui flottent dans la tête (« il est trop fort pour moi » autant
que «je vais l'avoir facilement » ; «j'ai l'impression
qu'il va utiliser son poing gauche », «je vais faire
ceci ou cela », etc.) constituent autant de nuages qui obscurcissent
notre vision de l'autre.
5. Penser en acte repose sur des actions intériorisées.
S'il faut se faire tout action, pourquoi alors parler de pensée
? pourrait-on demander. Pour répondre à cette question,
on peut s'appuyer sur la théorie piagétienne qui est
une théorie de l'action et de l'opération et non pas
de la représentation qui est considérée comme
un épiphénomène. Piaget situe le cadre opératoire
de la pensée à l'intérieur d'un système
d'actions intériorisées et des possibilités
qu'il offre. Or, c'est justement le cas des actions virtuelles qui
sont intériorisées dans la structure mentalisée
de la garde et qui la pourvoient de possibilités. Il faut
ici différencier l'action virtuelle de l'action effective.
Cette dernière renvoie à l'action qui est effectivement
réalisée, mais dont la matérialisation n'est
possible que parce qu'elle émerge du système d'actions
intériorisées. Toutefois, c'est l'adversaire qui, par
les résistances de son propre système de garde, détermine
quelles sont les possibilités effectivement ouvertes ou fermées,
et réciproquement Être tout action ou penser en acte
signifie alors à la fois 1) s'investir et se fondre même
dans les possibilités de sa garde ; 2) tenir compte des limites
imposées par la garde adverse ; 3) être conscient des
possibilités que l'autre ferme et tirer profits par l'action
effective de celles qu'il laisse ouvertes et ; 4) prendre acte des
possibilités que l'on ouvre (plus que celles que l'on ferme)
au profit de l'adversaire pour l'empêcher d'en prendre avantage
et de pouvoir anticiper et contrer ses actions effectives.
Ce qui précède nous conduit à distinguer l'intentionnalité de
l'intention. La première comporte la teinte phénoménologique
de «conscience vers... » et renvoie aux fils intentionnels
par lesquels un individu tisse la situation en l'enveloppant de ses
possibilités, cependant que la seconde traduit l'action qu'il
voudrait réellement y effectuer. Or plus les fils intentionnels
se multiplient et s'entrelacent dans le réseau complexe des
possibilités de la garde, et mieux l'intention réelle
y trouve sa cache, s'y opacifie. L'intentionnalité peut être éclairée
par l'analogie suivante : lorsque vous placez vos deux mains sur
le clavier de votre ordinateur, le placement des doigts « intentionné » toutes
les touches simultanément. Cependant, votre intention réelle
se révèle par les touches qui sont réellement
frappés et l'ordre des frappes dépend du projet de
phrase (ou de toute autre opération que vous projetez).
Références
Corvez, M. (1961). La philosophie de Heidegger. Paris : Presses
Universitaires de France.
Damasio, A. R. ( 1995). L'erreur de Descartes : la raison des émotions.
Paris : Éditions Odile Jacob.
Gal-Petitfaux, N. et Durand, M. (2001). L'enseignement de l'éducation
physique comme »action située»: proposition sur
une approche D'anthropologie cognitive. STÂPS, 55, 79-100.
Masciotra, D. et Roth, W.-M. (2001). Penser avec l'Autre : la
dynamique du situé, du situant et du résultant dans la construction
du contexte. In Monique Lebrun (Dir.) Les représentations
sociales, des méthodes de recherche aux problèmes de
société. Montréal : Les Éditions Logiques
Lave, J. (1988). Cognition inpractice. Cambridge : Cambridge
University Press.
Merleau-Ponty, M. (1964). L'œil et l'esprit. Paris: Éditions
Gallimard.
Schön, D. A. (1983). The Reflective Practitioner: How Professionals
Think in Action. New York: Basic Books Inc.
Suchman, L. (1987). Plans and situated action. Cambridge : Cambridge
University Press. Varela, F. J., Thompson, E., Rosch, E. (1993).
L'inscription corporelle de l'esprit. Paris: Seuil.