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Sommaire sciences et arts martiaux
Étude de
la performance motrice didactique
Quel modèle mental pour le démonstrateur du
geste complexe
Laurent Chaudron
ONERA Centre d'Etude et de Recherche de Toulouse, Équipe
``Facteurs Humains''
2 avenue Belin, 31055 Toulouse Cédex 4, tel +33562252655
mel : chaudron@cert.fr
Document Onera, référence : DCSD-T/C-192/03
Cet article de synthèse reprend une partie d'un rapport
de Projet d'Initiation à la Recherche (PIR Supaéro)
réalisé en mai 2001 par E. d'Angelo sous la direction
de L. Chaudron ; pour citer ce dernier travail on utilisera
donc la référence :
Emmanuel D'ANGELO (2001) ``Contribution à la réalisation
d'un modèle cognitif de la performance motrice didactique''
Mémoire de PIR-Supaéro, Onera-Cert, mai 2001.
Résumé
La démarche présentée ici se place dans
le cadre général de l'enseignement des activités
physiques et sportives et concerne plus généralement
toutes les situations d'apprentissage d'un geste moteur. Elle
a pour objet d'étudier la configuration suivante : lors
d'une séance d'entraînement ou d'apprentissage,
l'enseignant est fréquemment amené à réaliser
la démonstration d'un geste ou d'une séquence
de gestes. L'objectif d'une telle réalisation est de
montrer aux apprenants les éléments visuels du
schéma moteur en question afin qu'ils puissent l'apprendre
ou le perfectionner. La problématique étudiée
ici consiste à chercher à comprendre les rouages
de ce mécanisme : « Quelles sont les conditions
de réalisation du geste didactique afin que celui-ci
puisse induire chez les apprenants l'effet pédagogique
escompté ? ».
Il est clair que l'enseignant - ou plus précisément
le démonstrateur - doit avoir une représentation
précise de l'effet visuel qu'il souhaite obtenir sachant
que cette performance est elle-même justifiée par
des objectifs d'apprentissage (par imitation) bien identifiés.
L'article est organisé de la manière suivante
:
- après un rappel sur les images mentales dans les APS
(paragraphe 1),
- on présentera le cas des images motrices (2),
- puis on posera l'hypothèse de la régulation
motrice par l'image (3),
- pour enfin structurer le concept de ``performance motrice
didactique'' (4).
Le document ne requiert pas de connaissance particulière
; une courte bibliographie est proposée en conclusion
après quelques pistes de recherche.
Avertissements : bien qu'aucune référence ni à
l'activité, ni à la population ne soit explicitée,
il est clair que la situation didactique sous-jacente à
cette article est caractérisée par :
- une population d'apprenants de ``haut niveau'' ;
- une gestuelle complexe.
En effet, en général, une activité n'a
pas de raison d'être intrinsèquement complexe,
c'est son contexte didactique qui justifie ici ces deux propriétés.
Car la sophistication du travail mental de l'entraîneur
- plus exactement du ``démonstrateur'' - présentée
dans l'article ne prend de sens et d'intérêt que
dans le cadre du travail des sportifs d'élite confrontés
à la nécessité d'une analyse fine d'une
séquence gestuelle donnée.
Dans la suite, on n'évoquera pas spécifiquement
ce prérequis.
Enfin, même si un degré de généralité
est recherché, la discipline sportive constituant le
support pragmatique de la démarche présentée
dans ce texte est l'escrime japonaise, Kendo1, et plus généralement
l'escrime et les activités duelles (qui, selon la classification
de Parlebas, sont dites ``à coût informationnel
élevé'').
Images mentales et pratique sportive
Du mental aux images
Les techniques modernes d'entraînement des sportifs utilisent
de nombreuses données scientifiques issues des sciences
dites de l'homme (neurobiologie, psychologie, biomécanique...).
Elles se caractérisent également par un recours
intensif à ce qui est désigné par l'entraînement
et la préparation mentaux. L'entraînement mental
débute habituellement par des exercices de visualisation
mentale et de simulation. On peut remarquer cette préparation
par exemple au départ des descentes de ski alpin, où
on voit les skieurs mimer la descente avec leurs mains (Lacoste
et al., 1996). Ces pratiques sont très répandues
parmi les athlètes de haut niveau : en 1988, 99 % des
235 sportifs canadiens de l'équipe olympique utilisaient
au moins une fois par jour des techniques d'imagerie mentale
à l'entraînement. Mais au-delà de cette
simple répétition mentale des gestes à
effectuer, on demande également au sportif, et encore
plus au compétiteur, de rendre positives les images créées
en s'imaginant en train de réussir son geste (Lacoste
et al., 1996).
Cette conception et cette utilisation de l'imagerie mentale
semblent universelles et ne dépendent pas du sport pratiqué
ni de la culture de l'entraîneur. De très nombreux
ouvrages et guides pratiques de niveau hétérogènes
révèlent l'existence de multitudes d'auteurs et
de démarches répondant aux besoins pragmatiques
immédiats des sportifs et des entraîneurs. Dans
la plupart des cas il s'agit plus généralement
du domaine assez informel de la préparation mentale.
Nous nous restreindrons ici au sous-ensemble de ces approches
qui traitent des images mentales. On peut signaler par exemple
:
K. Porter et J. Foster qui conseillent, dans un guide à
l'usage des sportifs de tout niveau, de « créer
des images mentales puissantes» (Porter et Foster, 1986).
En France, Luis Fernandez, chercheur à l'INSEP qui a
collaboré avec de nombreux athlètes de disciplines
sportives différentes, explique dans un ouvrage destiné
aux compétiteurs comment produire des images mentales
(Fernandez, 1988) contribuant au succès.
Au Japon, le professeur d'université Sato Nariaki, dans
un livre sur l'assaut en kendo, fournit au pratiquant une démarche
pour exploiter la visualisation mentale, après avoir
rappelé son acceptation par les milieux sportifs et universitaires
(Sato, 2000).
On fixera les choses alors par la définition générale
suivante :
Dans le cadre des APS, le principe général de
l'image mentale est, par définition, le fait pour un
sportif de se représenter une image de lui-même
pendant tout ou partie de l'exécution d'un geste sportif
sans que cette séquence ne soit nécessairement
réalisée physiquement.
Les deux types fondamentaux d'images mentales
Dans la littérature, on trouve un accord général
pour indiquer que les représentations mentales peuvent
être de deux types, avec chacune des buts différents.
En effet, le sportif se visualise mentalement réaliser
son geste selon deux modes exclusifs :
en tant qu'acteur ;
en tant que spectateur.
On a coutume d'expliquer la préférence d'une représentation
plutôt qu'une autre en indiquant les avantages psychologiques
de chacune :
- impliquer le sportif dans ses victoires : acteur,
- inversement, le dissocier de ses défaites : spectateur.
Ces images peuvent de plus être renforcées par
leur association avec l'évocation de sons, bruits, sensations...
perçus habituellement au cours de cette action (Lacoste
et al., 1996). Ces idées se retrouvent également
chez d'autres auteurs (Porter et Foster, 1986) avec toujours
comme but d'augmenter l'efficacité du pratiquant en situation
de compétition.
Ces techniques d'entraînement mental sont justifiées
a posteriori aujourd'hui par de récentes études
en neurophysiologie et psychologie. L'imagerie mentale apparait
détachée de l'action motrice puisqu'elle ne produit
aucun mouvement ni action. C'est de plus une activité
purement interne : elle se produit en l'absence de toute stimulation
extérieurs (auditifs, tactiles, ou proprioceptifs). En
revanche, cette activité mentale peut être imaginée
accompagnée d'événements extéro-
ou proprio- ceptifs. Tout se passe comme si la boucle perception-raisonnement-action
de l'individu était réduite à une simulation
complète.
Les images motrices
Parmi tous les différents types d'images, nos efforts
vont porter plus particulièrement sur l'imagerie motrice,
qui correspond à :
«un sous-ensemble de l'ensemble des images mentales et
consiste en une activité mentale par laquelle un sujet
peut réactiver un acte moteur sans l'exécuter»
(Vieilledent, 1996).
Une image motrice peut être modifiée à volonté
par le sujet. L'imagerie motrice se distingue en cela des autres
formes d'imagerie mentale (Annett, 1995) et Jeannerod considère
que «l'image motrice est une représentation motrice
consciente» (Jeannerod, 1995). Il est donc possible de
se déplacer dans un environnement imaginé, de
le modifier à volonté et même d'y manipuler
des objets, ce qui constitue la base de la plupart des expériences
menées sur ce thème.
Ainsi, un certain nombre de travaux ont cherché à
déterminer si l'imagerie motrice était ou non
équivalente à la perception visuelle associée
au mouvement réel. Pour Johnson (1982), «l'imagination
du mouvement aurait des effets fonctionnels sur le comportement
moteur équivalents à ceux du mouvement réel.»
Cependant, des études en chronobiologie font apparaître
des différences de comportement du sujet suivant le support
utilisé - dans l'expérience réalisée,
un écran ou la mémoire du sujet - qui s'opposent
à l'hypothèse de l'équivalence fonctionnelle
stricte (Baum et Jonides, 1979).
Les deux écoles : cognitive / neuromusculaire
On distingue alors deux conceptions différentes pour
expliquer les phénomènes d'imagerie motrice. La
première a donné naissance aux théories
dites cognitives, la seconde aux théories neuromusculaires.
Dans le cadre cognitif, on considère l'imagerie comme
« une activité à caractère hautement
symbolique qui reflète la mise en ½uvre d'un plan
d'action élaboré au niveau central» sans
sorties motrices (Vieilledent, 1996). Dans ce contexte, l'intérêt
des images mentales est d'améliorer l'organisation de
la perception, en accord avec les théories cognitives
de l'apprentissage moteur (Adams, 1971 ; Schmidt, 1982).
Du point de vue neuromusculaire, on s'intéresse aux relations
existant entre action motrice réelle et action motrice
simulée, en essayant de mettre en évidence des
liens entre répétition mentale et activité
neuromusculaire. L'action simulée inclurait sorties motrices
et sensations kinesthésiques. Cette hypothèse
repose sur l'existence, lors de la simulation, de mouvements
de faible amplitude dans les mêmes groupes musculaires
que ceux utilisés lors du mouvement réel.
Pour un panorama complet des théories de l'apprentissage
humain on se reportera à (Lanneau 2000). Le paragraphe
qui suit présentera des résultats issus de la
neurologie permettant de situer ces deux points de vue.
Approche neurologique des images mentales
Grâce aux techniques d'observation de l'activité
cérébrale on a pu vérifier, en mettant
en évidence des variations temporelle du débit
sanguin, que l'imagerie motrice et l'exécution du mouvement
recourent aux mêmes zones du cerveau, en particulier les
structures corticales et sous-corticales (Roland et al., 1980).
De même, à partir d'expériences menées
sur une patiente atteinte de déficits moteurs, Sirigu
et al. (1995) arrivent à la conclusion que « l'imagerie
motrice n'est pas une entité généraliste,
résumé d'une fonction cognitive, mais qu'elle
s'adresse spécifiquement aux représentations motrices
correspondant aux effets choisis. »
D'autres expériences ont pu faire
apparaître un lien entre l'imagerie motrice et l'activité
physiologique périphérique. Decetyet al. (1991,
1993, 1998) ont relié les variations du rythme cardiaque
et de la ventilation pulmonaire à l'intensité
de l'effort imaginé - ici, une course à différentes
allures - sans toutefois observer d'augmentation de la consommation
d'oxygène par rapport au repos. Il n'y a donc pas de
contractions des muscles pendant la simulation. Les variations
de rythmes cardiaque et respiratoire sont également moins
importantes dans le cas d'un effort imaginé par rapport
à l'effort réel. Ces résultats ont été
confirmés pour un type d'effort différent, le
lever d'haltères (Wang et Morgan, 1992). Yue et Cole
(Yue et Cole, 1992) ont mesuré des augmentations de la
force musculaire d'un doigt de 22 % grâce à l'entraînement
mental, à comparer aux 30 % obtenus au moyen de l'entraînement
physique. L'imagerie mentale est également impliquée
dans l'amélioration de la précision d'un geste,
en particulier lors de l'apprentissage, et les sportifs expérimentés
l'utiliseraient à des fins tactiques pour anticiper une
situation et prévoir leurs actions (INSEP, Mémento
de l'éducateur sportif second degré). Chevalier
(cité par Chairopoulos, 1998) a mené une étude
sur un groupe de skieurs effectuant un parcours de 3,6 km et
soumis à un entraînement physique et mental. Au
cours de leur entraînement, leur activité d'imagerie
mentale a évolué d'une représentation statique
du terrain vers une représentation dynamique de leur
exécution motrice les impliquant.
Toutes ces expériences justifient l'utilisation de l'imagerie
mentale dans l'entraînement des sportifs. Mais l'absence
d'activité musculaire pendant les séances de simulation,
alors que la performance à la fin de la période
d'entraînement a bien augmenté, laisse penser que
l'effet se situe au niveau des neurones impliqués dans
la programmation et la planification de l'action, et pas de
son exécution (Chairopoulos, 1998). L'imagerie motrice
améliorerait donc l'organisation de la perception des
états internes et de l'environnement, ce qui renforce
l'approche cognitive.
En résumé
Les résultats de terrain montrent
que l'influence des images mentales dans la réalisation
du geste moteur est donc globalement positive.
En première
analyse, il semble donc prometteur, y compris et surtout pour
l'éducateur sportif face à sa problématique
concrète d'organisation de l'entraînement, de formuler
la question de la mécanique de l'imagerie mentale en
tant que « système » de régulation
de la performance motrice.
On observe d'une part, que l'imagerie
mentale présente de nombreux avantages, au premier rang
desquels :
- permettre l'amélioration
de la performance de l'apprenant (sans mettre en ½uvre
de composante physique) ;
- préserver
le sportif de risques de blessures dans les phases de réglage
du geste.
En revanche elle comporte certains inconvénients, comme
par exemple l'absence d'activité musculaire ! car en
définitive un des buts de la pratique sportive en elle-même
est de s'exprimer par le mouvement.
Elle soulève également un
certain nombre de biais. Ainsi, la représentation du
mouvement à effectuer doit être correcte (en des
termes à définir) d'où l'importance de
la démonstration par l'entraîneur ou l'enseignant
dont le geste servira de référence. Cette situation
demande au démonstrateur d'autres qualités que
celles requises par la compétition. C'est ce que nous
allons aborder dans les paragraphes qui suivent. Signalons pour
clore cette analyse du rôle des images mentales, les témoignages
empiriques des compétiteurs de haut-niveau ; selon certains
d'entre-eux2 il faut bien distinguer deux grands cas de figure
: - les disciplines dans lesquels l'environnement du sportif
est stable (exemple : en karaté, la catégorie
kata), - ceux dans lesquels cet environnement est fortement
instable (exemple : en karaté, la catégorie combat).
Empiriquement,
il ressort que les effets positifs du travail sur les images
mentales sont très significatifs pour la première
catégorie mais se révèlent négligeables
pour la seconde. En effet, leur influence
y est noyée dans la dynamique du changement du contexte
du sportif et notamment dans les disciplines d'opposition où
les actions de l'adversaire sont déterminantes, reléguant
alors le rôle du travail psychique à une préparation
mentale centrée sur l'affect et la volonté plutôt
que sur l'image.
La Régulation Motrice par l'Image
S'il existe aujourd'hui de nombreuses études sur l'imagerie
mentale chez les athlètes et les compétiteurs,
il n'en existe à notre connaissance aucune prenant comme
sujet d'expérience le démonstrateur, c'est-à-dire
le sportif placé en situation de réaliser une
performance motrice (réelle) afin que celle-ci serve
de modèle à un ensemble d'apprenants.
Selon B. Thon (Laboratoire STAPS, UPS Toulouse) et W. Sparrow
(School of Health Sciences, Deakin University, Melbourne) les
seuls travaux dans ce domaine se situeraient dans la zone -
marginale ici - de l'impact socio-pédagogique de "l'image
du champion'' en tant qu'exemple à imiter.
La conjecture envisagée dans notre étude est celle
de la "Régulation Motrice par l'Image'',
qui peut a priori valablement s'appliquer à un grand
nombre de situations différentes des phases de l'apprentissage.
Les hypothèses de travail sont alors les suivantes :
on suppose que le démonstrateur agit toujours selon le
schéma classique Perception - Raisonnement/Planification
- Action. On prend comme hypothèse que le démonstrateur
est guidé par une image mentale de référence
avec laquelle il compare l'image mentale de sa posture élaborée
à partir de ses perceptions.
En résumé
:
Définition :
La Régulation Motrice par l'Image (RMI) est la situation
dans laquelle un sujet régule son activité motrice
(geste, séquence)
au moyen de l'image mentale d'un geste de référence.
Signalons que dans maints autres domaines où la régulation
de l'activité se fait par des boucles de rétro-action,
l'énoncé de cette conjecture peut raisonnablement
être proposé : musique, jeu, décision, pilotage,
traduction simultanée...
On peut mentionner quelques remarques :
la définition de la RMI est compatible avec la définition
de l'image mentale (tout en en étant un cas extrême)
;
dans la RMI, l'image peut être aussi bien de type ``acteur''
que ``spectateur'' ;
la RMI est peu compatible avec la recherche de l'efficacité
motrice en particulier dans un contexte de compétition.
Sur ce dernier point en effet, on sait
qu'il est impossible, pour un sportif impliqué dans une
compétition par exemple, de se représenter en
permanence la posture qu'il devrait avoir à cet instant,
tout en conservant son attention sur son environnement ou son
adversaire, en gardant de surcroît une bonne conscience
de la situation et en essayant en plus de planifier ses actions
futures ! Plus généralement tout sujet humain
face à une tâche donnée, ne peut, pour des
raisons dite de ``charge mentale'' multiplier le coût
de son activité en se plaçant en permance en tant
que superviseur conscient de ses propres actions.
Il s'avère ainsi, qu'essayer
d'imaginer l'intégralité d'un mouvement de manière
continue est une stratégie qui n'est adoptée qu'en
début d'apprentissage pour intégrer l'idée
générale du geste et aider à planifier
le mouvement (Chairopoulos, 1998).
À ce sujet Vieilledent (Vieilledent, 1996) a mené
une étude sur une population de grimpeurs de haut niveau.
Il a mesuré lors de ces expériences la durée
du parcours simulé par les athlètes pieds au sol
et reste du corps libre de bouger qu'il a comparée avec
la durée du parcours réel. Parmi un ensemble assez
fourni de résultats, deux traits majeurs sont à
signaler :
il n'a pas été possible de faire apparaître
une relation linéaire entre ces deux durées ;
la durée du parcours simulé a toujours été
inférieure à celle du parcours réel.
Ces résultats semblent s'opposer aux résultats
évoqués précédemment (Decety, etc.).
L'explication proposée par Vieilledent est que les sportifs
de haut niveau ne simuleraient que les phases inconnues et difficiles
du mouvement, en occultant les tâches déjà
connues et automatisées même si elles peuvent paraître
complexes aux yeux d'un néophyte. Le
sujet entraîné n'a plus besoin de recourir à
un traitement cognitif pour contrôler sa motricité
lors des mouvements acquis auparavant. D'où également
un gain de temps mis à profit pour simuler avec plus
de précision les parties du parcours à fortes
contraintes posturales et demandant plus de réflexion
au grimpeur.
Cette explication satisfait par ailleurs notre compréhension
intuitive : lorsque nous marchons, nous n'avons pas besoin d'imaginer
toutes les phases de notre mouvement ; la marche est une tâche
automatisée et nous pouvons être considérés
comme expérimentés pour une activité aussi
anodine. En revanche, franchir un obstacle ou l'éviter
va demander une activité mentale pour savoir où
positionner ses appuis, pour changer de direction... De même,
se déplacer par exemple balle au pied demande au début
un effort d'attention et une activité cognitive, bien
que nous sachions déjà marcher.
Il est alors important de noter :
- que le résultat obtenu
par Vieilledent l'a été à partir d'une
situation très proche de la situation réelle de
la compétition d'escalade ;
- qu'il est en accord avec les théories
cognitives de l'imagerie motrice ;
inversement, il tend à réfuter en partie les théories
neuromusculaires.
En effet, dans le contexte théorique cognitif, le principal
problème du sujet est de parvenir à élaborer
une représentation mentale de son environnement, du mouvement
à effectuer et des contraintes qui s'y appliquent, tandis
que les théories neuromusculaires supposent une forte
continuité entre action motrice réelle et action
motrice simulée (Vieilledent, 1996).
La Performance Motrice
Didactique
On se place alors dans la configuration générale
d'enseignement des APS, à savoir l'ensemble des éléments
suivants :
- une séance d'entraînement d'une discipline sportive
;
- un groupe d'apprenants (voyants) ;
- un enseignant ;
- une séquence ou un geste, objet de l'apprentissage
;
- un démonstrateur.
Comme le plus souvent le démonstrateur et l'enseignant
sont la même personne, on se placera dans cette hypothèse
de travail. Alors :
Définition :
On nommera l'action du démonstrateur :
Performance Motrice Didactique,
(PMD)
En effet :
- Performance motrice, car on traite de la démonstration,
et l'enseignant utilise des actions comme principal support
de son exposé. - Didactique, car le but du démonstrateur
est de transmettre à son groupe d'apprenants un message
à vocation pédagogique, que le propos soit positif
- quand il montre ce qu'il faut faire - ou négatif -
quand il essaie de mettre en évidence des défauts
à éviter. On se place dans un cas totalement différent
du cas du cours magistral.
L'hypothèse implicite et
universelle de la démonstration du geste sportif est
traduite par la conjecture selon laquelle la machine humaine
a une propension naturelle à apprendre par imitation.
Le rendement de ce mécanisme
est fortement dépendant des caractères personnels
de chaque sujet, mais l'hypothèse toujours acceptée
est ``je vois, j'apprends''. Nous ne développerons pas
davantage la réflexion dans ce domaine pour la suite
de cette étude.
Les racines de la PMD au XVII siècle
Cette demande particulière a été perçue
de manière très claire il y a longtemps. On prendra
l'exemple de Labat, maître d'armes de la région
toulousaine au XVII siècle. Dans un traité d'escrime
(Labat, 1696), il consacre un chapitre entier aux «qualités
qu'il faut qu'un maître possède pour bien montrer.» Il établit le distinguo entre savoir-faire et savoir-montrer,
le premier relevant, outre de la théorie et de la pratique,
d'une «belle disposition», alors que le second relève
également d'un «talent particulier». Mais,
même en présence de ladite «belle disposition»,
«si on n'est pas bien montré, on ne peut devenir
adroit.»
Faisant l'analogie avec l'enseignement des arts, il écrit
également «qu'il est nécessaire qu'un Maître
- écrivain peigne bien l'exemple qu'il veut faire copier.»
Il est important de reconnaître la spécificité
du rôle tenu par le démonstrateur, car elle va
influencer les images mentales qu'il produit. En effet : toute
image dont la vocation est la régulation d'une action
voit son contenu déformé par le but de l'action,
et ce quelle que soit cette action (INSEP, Mémento de
l'éducateur sportif second degré).
Les qualités requises par la PMD sont celles que Labat
préconisait déjà pour bien montrer, à
savoir :
- bonne lisibilité ;
- élégance pour donner
au public l'envie de reproduire ce qu'il voit ;
- amplitude du geste ;
- toutes choses différentes
de la rapidité et la précision relative du coup
lors de l'assaut en escrime. On peut considérer que le
troisième point évoqué par Labat répond
au premier ;
on peut également lui porter
crédit d'être justifié implicitement par
la connaissance de l'effet de réduction bien connu de
tous les entraîneurs : le premier
geste de l'apprenant manque toujours de l'amplitude optimale
requise (phénomène qu'il reste à analyser
et expliquer), donc la démonstration légèrement
en excès d'amplitude viserait à anticiper cette
réduction.
L'action du démonstrateur est donc
fondamentalement différente de celle du compétiteur.
Il n'essaie pas de prendre le dessus sur un adversaire, d'être
plus rapide que lui etc..., mais de bien montrer. Ce point est
essentiel : en effet, un excellent compétiteur peut se
révéler un piètre, voire un mauvais démonstrateur.
En tout premier lieu car l'apprenant ne cherchera alors à
n'imiter que l'image'' (justement) de la performance motrice
au détriment de son contenu, en particulier en termes
d'efficacité.
Le second biais dont souffre la démonstration
du compétiteur concerne les ``condition initiales'' de
la séquence étudiée : une des caractéristiques
du compétiteur est de disposer d'une palette très
vaste de ``points d'entrée'' dans la situation motrice
considérée (coup droit au tennis, attaque directe
de l'escrime, etc.) En termes plus prosaïques : le compétiteur
très (trop) efficace, peut réaliser une performance
démonstrative qui sera toujours un succès même
si les conditions de départ (placement, opportunité...)
sont mauvaises, le compétiteur se ``débrouille''
toujours pour en définitive réussir. Par ailleurs,
comme il est souvent rapide dans son exécution, l'effet
induit chez les apprenants (qu'on peut expérimenter couramment
sur le terrain) comporte alors trois défauts rédhibitoires,
leur performance est :
- mal préparée ;
- trop rapide ;
- singe l'image et n'a pas de contenu.
On ajoutera donc, aux critères de Labat, d'une part celui
de la clarté de situation de départ, et d'autre
part, celui de la mesure du temps, il ne s'agit pas de réaliser
l'action au ralenti - ce qui serait une autre défaut
- mais de ``temporiser'' le geste.
Par ailleurs, le démonstrateur peut donc parfois être
amené à exagérer certains défauts
à éviter pour mieux les mettre en évidence
(cf; plus loin), ou bien décomposer un mouvement pour
en montrer toutes les étapes. Il doit donc agir contre
ses habitudes motrices ou son entraînement. En revanche,
il n'a habituellement pas à réagir à une
situation dynamique puisque la démonstration se réalise
soit seul, dans le vide, soit avec un partenaire coopératif
dont les actions sont prévisibles ou déterminées
à l'avance.
L'essentiel de la démonstration se joue donc
dans la conscience qu'a le démonstrateur de la position
et de l'évolution de son corps dans l'espace et de l'image
(des images) qu'il pense en donner, le tout déformé
par les points de détail sur lesquels il veut attirer
l'attention des apprenants, points qui, on l'a vu, influencent
ses représentations mentales.
Cas particulier des PMD ``négatives''
S'appuyant sur le principe universel d'''apprentissage par imitation'',
beaucoup de formateurs déconseillent aux enseignants
de recourrir aux PMD négatives du type : ``voici ce qu'il
ne faut pas faire'' en raison de leur effet possible d'induction
du mauvais exemple chez les apprenants. Sans que la littérature
soit très abondante sur le sujet, un premier résultat
de terrain, validé par les travaux sur le le rôle
de l'erreur dans l'apprentissage (Lanneau 2001) tend à
proposer le schéma suivant :
une PMD négative efficace doit
être :
1) explicitement exposée comme un complément,
un repère, accompagnant une explication simple,
2) suffisament caricaturale pour qu'elle ne soit pas susceptible
d'être l'objet d'imitation.
De nombreuses pistes cognitives seraient à creuser en
ce domaine, elles sortent du cadre de cet article et l'enseignant
de terrain retiendra ici les deux consignes pratiques précédentes
pour son travail.
La fin du présent article sera consacrée à
la PMD positive, c'est-à-dire celle agissant comme exemple
incitant à l'imitation.
RMI et PMD : ébauche d'un modèle cognitif
Dans le cas particulier de la PMD, l'activité
mentale n'est pas tournée vers l'efficacité du
geste mais bien vers sa lisibilité, son esthétique
ou plus exactement son exemplarité ; c'est la manière
dont son action sera perçue qui importe le plus au démonstrateur,
et non son efficacité réelle.
Sur ce point, Labat écrit encore que :
«le jeu d'un Maître doit être net, suivi,
rusé, agréable et utile, afin d'être également
propre pour la salle et pour le combat»
Ce but particulier a alors des conséquences directes
sur l'imagerie mentale. En effet, dans ce cas, l'enseignant-démonstrateur
doit nécessairement recourir à un schéma
qui régule son action motrice ; par conséquent,
le démonstrateur se trouve naturellement dans la situation
de régulation motrice par l'image, RMI, puisque son action
motrice a une finalité démonstrative.
Dès lors, on peut inférer que les images mentales
produites par le démonstrateur doivent donc être
du type «sujet spectateur de son geste.»
En effet, l'enseignant
doit se voir de l'extérieur pour avoir une idée
de l'image qu'il donne de lui relativement aux objectifs pédagogiques
qu'il s'est fixés. Cela lui permet de se mettre virtuellement
à la place des spectateurs-apprenants et de simuler ainsi
l'effet pédagogique qu'il recherche. Il n'est donc pas
spectateur du geste en tant que son propre témoin, il
se représente être un apprenant et compte-tenu
du modèle (moyen) qu'il possède de ces derniers,
il peut anticiper les écarts à combler, les objectifs
à atteindre et donc l'image à donner.
Par ailleurs, un facteur supplémentaire de qualité
consisterait à ce qu'il puisse développer en même
temps l'autre type d'images mentales pour assurer en plus l'efficacité
et la précision de son geste. Cependant, il peut être
difficile, voir impossible chez certaines personnes, de permuter
entre le mode de visualisation habituel et l'autre (Porter et
Foster, 1986).
La PMD : synthèse
En définitive, l'ensemble des caractéristiques
de la PMD sont résumées ainsi :
La PMD se réalise en RMI
La RMI est de type ``sujet spectateur''
(le spectateur est l'apprenant tel que l'enseignant se le représente)
Lois de la PMD :
*lisibilité
*amplitude
*temporisation
*élégance
*efficacité (précision, vitesse, force...)
D'un point de vue pratique, la conception et la réalisation
de la PMD se fait toujours dans l'ordre suivant :
- évaluation de la compétence
actuelle des apprenants ;
- détermination des objectifs
à atteindre (écarts entre compétence actuelle,
et compétence désirée) ;
- simulation mentale des éléments
à mettre en évidence pour combler l'écart
précédent (=``tirer'' les apprenants vers la performance
désirée) ;
- conception de l'image I de référence
souhaitée par le démonstrateur ;
- exécution de la PMD par
RMI selon I.
Les pistes à étudier pour améliorer ce
shémas relèvent du classique processus de retour
d'expérience (très en vogue) et devront nécessairement
passer par les repères expérimentaux proposés
dans (d'Angelo 2000) ;
ce sera l'objet des prochains travaux.
Conclusion
La recherche évoquée dans cet article vise à
mieux comprendre la façon dont l'être humain apprend
et appréhende son environnement, de manière à
améliorer les techniques d'apprentissage voire l'ergonomie
des postes de travail par un présentation adaptée
des informations. On cherche donc à mettre en évidence
des liens entre images mentales, mouvement, et activité
cérébrale (et non pas une description exhaustive
du fonctionnement exact et complet du cerveau humain). L'étude
menée dans ce projet est restée dimensionnée
selon des hypothèses contrôlées en ce qui
concerne les grandes fonctions cognitives du mouvement.
De nombreuses études réalisées depuis les
années 70 ont permis de mettre en évidence les
phénomènes d'imagerie mentale hors de toute stimulation
extérieure, et de mesurer leurs effets bénéfiques
sur les personnes qui y ont recours, en particulier les sportifs.
Ces avantages sont désormais reconnus et acceptés
par l'ensemble des communautés scientifique et sportive,
si bien qu'aujourd'hui rares sont les athlètes de haut
niveau qui n'utilisent pas les techniques dites d'entraînement
mental.
Cependant, les expériences portant sur les phases d'apprentissage
ont toutes pris comme sujet d'étude l'apprenant, sans
jamais s'intéresser à l'enseignant qui est pourtant
impliqué de manière importante dans les processus
mis en jeu. Dans le cadre d'un enseignement sportif, on peut
commencer par appliquer au démonstrateur l'hypothèse
naturelle de Régulation Motrice par l'Image pour analyser
son action, action que l'on nomme alors Performance Motrice
Didactique. La démonstration
devant être la plus lisible possible, elle est différente
du geste habituel du sportif, et cette finalité différente
influence les processus mentaux de régulation de la performance
physique. Il doit probablement y avoir une utilisation
des visualisations mentales du type « sportif spectateur
de l'action » pour pouvoir exécuter la meilleure
démonstration possible. Un certain nombre d'hypothèses
de travail ont été posées qui induisent
plusieurs questions qui y sont liées : les mécanismes
d'apprentissage, le rôle des consignes, la reproduction
des exemples... et qui constituent autant de pistes de recherche.
Bibiolographie résumée
Ouvrages de vulgarisation à l'usage des sportifs
La pratique du sport : biologie entraînement, santé
Lacoste, Alezra, Dugal et Richard. Nathan coll. Repères
pratiques, Paris, 1996
Savoir gagner, la réussite en compétition. FernandeZ
Luis, éditions Amphora, Paris 1988
Le sport dans la tête. Porter Kay, Foster Judy, Robert
Laffont coll. Sport pour tous, Paris, 1989.
Offensives classiques de Kendo. Sato Nariaki, trad. Bresset
Georges, 2000. L'art en fait d'armes. Maître Labat, 1696,
réédition Eché, Toulouse, 1979.
(ce dernier ouvrage est largement analysé dans le livre
(qui n'est pas un ouvrage de vulgarisation) : Croiser le fer,
P. Brioist, H. Drévillon et P. Serna. Ed. Champ Vallon,
430 pages. 2002.)
Ouvrages didactiques
Le cerveau et le mouvement. Hors - série Science &
Vie, n 204, septembre 1998.
Chairopoulos, P. (1998). Sport : l'entraînement mental.
Science & vie, Hors - série n 204.
Decety, J. (1998). Mouvement réel, mouvement imaginé.
Science & vie, Hors - série n 204.
INSEP, Mémento de l'éducateur sportif second degré
Publications scientifiques
Adams, J.A. (1971). A closed loop theory of motor behavior.
Journal of Motor Behavior, 3.
Annett, J. (1986). On knowing how to do things. In H. Heuer
& C. Fromm. Generation and modulation of action patterns.
Berlin : Springer.
Baum, D.R. & Jonides,J. (1979). Cognitive maps : Analysis
of comparative judgements of distances. Memory and Cognition,
7.
Decety, J., Jeannerod, M., Germain, M. & Pastene, J. (1991).
Vegetative response during imagined movement is proportional
to mental effort. Behavioural Brain Research, 42.
Decety, J., Jeannerod, M., Durozard, D. & Baverel, G. (1993).
Central activation of autonomic effectors during mental simulation
of motor actions in man. Journal of Physiology, 549.
Jeannerod, M.(1995) . Mental imagery in the motor context. Neuropsychologia,
33.
Johnson, P. (1982). The functional equivalence of imagery and
movement. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 34A.
Lanneau, O. (2001). Erreur et apprentissage. Mémoire
Supaéro-Onera/Cert PFE 137/01 DCSD, Juin 2001.
Roland, P.E., Larsen, B., Lassen, N.A. &skinhoj, E. (1980).
Supplementary motor area and other cortical areas in organisation
of voluntary movements in man. Journal of Neurophysiology, 43,
1.
Schmidt, R.A. (1982). Motor control and learning : a behavioral
emphasis. Champaign, IL : Human Kinetics.
Sirigu, A. Cohen, L., Duhamel, J.R., Pillon, B. Dubois, B.,
Agid, Y. & Pierrot-Deseilligny, C. (1995). Congruent unilateral
impairements for real and imagined hand movements. Neuroreport,
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Vieilledent, S. (1996). Étude de la simulation d'un mouvement
complexe en situation naturelle : le cas de l'escalade sportive.
Rapport de recherches en vue de l'obtention du D.E.A. de sciences
cognitives.
Wang, Y. & Morgan, W.P. (1992). The effect of imagery perspectives
on the psychophysiological responses to imagined exercise. Behavioural
Brain Research, 52.
Voir aussi
http://www.silogic.fr/psy-sport/
Suzie Tuffey Riewald (2002), Mental Skills Assessment http://www.nsca-lift.org/perform/
article #51
Notes
... Kendo1
à ce titre, L. Chaudron est 6 dan, renshi, membre de
la Commission Nationale de l'Enseignement du Kendo, FFJDA, et
E. D'Angelo est 3 dan, compétiteur national et international.
... d'entre-eux2
P. Loïdi, ``Comparaison différentielle des compétiteurs
dans les championnats de Karate'', communication personnelle,
Séminaire des enseignants de Kendo, 13 octobre 2002,
Colomiers.
... instable3
on se reportera aux classifications de Parlebas, par exemple.
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