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Sciences et boxe française


Sommaire sciences et arts martiaux

 

Les coordinations Bras-Jambes en Boxe Française Savate


Résumé simplifié - JORRESCAM 1996

Pierre BERAUD* et Yves GAHERY**

* Faculté des Sciences du Sport, 163 AV de Luminy, CP 910, 13288 Marseille Cedex 9

** CNRS, LNF, 31 chemin Joseph Aiguier, 13402 Marseille Cedex 20

 

Introduction

En Boxe Française Savate (B.F.S.), sport de combat utilisant les pieds et les poings pour délivrer des coups, de la bonne coordination des actions entre les bras et les jambes dépend en général la réussite dans l'activité. Ce problème des coordinations bras-jambes, dont l'étude présente donc un intérêt tout particulier en B.F.S., se retrouve dans de très nombreuses activités motrices tant dans la plupart des activités sportives, comme les autres sports de combat pieds-poings par exemple, que dans la vie de tous les jours, comme le balancement des bras dans la marche.

Nos premières investigations avaient porté sur deux populations de sujets, à savoir des débutants et des experts, ces derniers étant tous des internationaux (Béraud et Gahéry, 1992). Elles avaient fait apparaître de très fortes différences dans les synergies bras-jambes entre les deux populations de sujets. Les experts parviennent en effet, au cours de la délivrance d'un coup de pied, à conserver les bras en position de garde, c'est-à-dire les poings positionnés sensiblement dans le même plan horizontal que les épaules, cette position ayant pour but entre autres de se protéger des éventuels coups de l'adversaire. II n'en va pas de même pour les débutants, chez lesquels on observe, malgré la consigne donnée au sujet de rester en garde, un très fort déplacement du poing ipsilatéral au pied de la jambe de frappe dirigé vers l'arrière, le bas et le côté, déplacement qui se termine, pour la plupart des essais, à la hauteur du trochanter au moment où le pied percute la cible. Ainsi, le bras ipsilatéral à la jambe de mouvement présente au cours de la délivrance du coup de pied la même configuration générale que celle observée dans la marche, c'est-à-dire un mouvement de sens opposé à la trajectoire du pied.

La question se pose ainsi de savoir comment la liberté des mouvements des bras influe sur la performance du coup de pied ou sur les ajustements posturaux correspondants, ou les deux à la fois.

Pour tenter de répondre à cette question, nous avons lié entre eux les poings des sujets puis solidarisé les bras au tronc au moyen d'un lien. Les résultats obtenus dans ces conditions ont été comparés avec ceux obtenus avec les bras libres.

Matériel, sujets et méthodes.

Trois types d'enregistrement ont été menés dans le même temps à l'aide d'un système intégré, le système ELITE. Ce système optoélectronique d'analyse du mouvement a permis, à une fréquence de 100 Hz, la localisation de 10 marqueurs collés respectivement sur la zone temporale, l'acromion, le coude, le poignet, le trochanter, la tête du péroné, la malléole externe et le cou de pied de l'hémicorps situé du côté de la jambe de frappe et les faces internes du genou et de la malléole sur l'hémicorps opposé aux objectifs. Les courbes de vitesse et d'accélération ont été calculées par dérivation de la courbe des déplacements des différents marqueurs en fonction du temps. Les forces verticales ont été enregistrées dans le même temps au moyen de deux plates-formes de force (Kistler et Amti), la fréquence de conversion analogique/numérique étant de 500 Hz. L'activité électromyographique de 8 muscles a été aussi simultanément enregistrée à une fréquence de 500 Hz au moyen d'électrodes bipolaires de surface.

Les muscles suivants ont été sélectionnés: les soleus, tibialis antenor et tensor fasciae latae droits et gauches, le biceps femoris de la jambe de frappe et le latissimus dorsi controlatéral à la jambe de frappe. Les signaux EMG ont été amplifiés, filtrés avec une bande passante de 30 Hz à 1 Khz et rectifiés.

La tâche du sujet était, à l'apparition d'un signal sonore, de délivrer avec une vitesse et une force maximales, un coup de pied dans le sac situé devant lui. La consigne, dans la position "bras libres" était de maintenir ses poings dans la position de garde. Les sujets ont délivré, en alternance, quatre séries de trois coups de pied avec les bras libres et quatre séries de trois coups de pied dans la position "bras attachés". La durée des enregistrements était de 2000 ms, 500 ms avant le déclenchement du signal et 1500 ms après.

Six sujets adultes, tous débutants en B.F.S., ont participé à cette expérimentation.

Résultats

La représentation globale des principaux paramètres enregistrés (figure 1) permet de distinguer les trois mêmes phases chronologiques dans l'organisation posturo-cinétique dans les deux cas, depuis l'apparition du signal jusqu'au moment de l'impact :

- une phase que nous appellerons phase isométrique, c'est-à-dire sans mouvement apparent, et qui se situe entre les premières manifestations musculaires (traits verticaux en pointillé) et le début du premier mouvement symbolisé par la deuxième figurine.

- une phase cinématique précédant le début du mouvement volontaire. Elle se situe entre le premier mouvement et le début du mouvement volontaire illustré par la troisième figurine.

- une phase de réalisation du mouvement volontaire, définie à partir du début des variations de vitesse du pied de la jambe de frappe et analysée jusqu'à la fin de l'impact (quatrième figurine).

L'examen des enregistrements EMG effectués ne fait pas apparaître de différences significatives entre les deux situations, que l'on considère les latences ou les amplitudes des différents traces au cours des différentes phases. On retrouve ainsi la même configuration générale initiale avec en tout premier lieu une désactivation des deux soleus et/ou du latissimus dorsi suivie quelques 30 ms plus tard par une activation du tibialis antenor postural et des deux tensor fasciae latae, l'activation du biceps femoris (al) étant en moyenne la dernière à apparaître.

Les variations des forces verticales exercées sous chacun des pieds ne sont pas non plus, en moyenne, sensiblement affectées par l'immobilisation des bras. On peut distinguer deux parties dans la configuration générale de ces variations des forces verticales jusqu'à l'impact: la première correspond à une diminution des forces sous le pied postural et à une augmentation concomitante sous le pied frappeur tandis que la deuxième phase correspond au départ du pied frappeur de la plate-forme avec annulation des forces sous ce pied et une très forte augmentation sous le pied postural. Les latences des premières variations des forces verticales sont sensiblement identiques sous les deux pieds et dans les deux conditions expérimentales; elles se situent en moyenne à 130 ms, c'est-à-dire une trentaine de ms avant le premier mouvement, qui est dans les deux cas celui du genou postural.

Les allégements observés sous le pied postural sont vraisemblablement liés à l'augmentation des forces sous le pied frappeur sans être une simple conséquence mécanique de la poussée du pied de frappe. En effet, souvent, l'allégement sous le pied postural précède de quelques ms l'augmentation des forces sous le pied frappeur. Nous avons montré par ailleurs que ces premières variations de force sont des phénomènes actifs (Gahéry et al., 1994).

Sur le plan cinématique, la figure 2 présente les trajectoires des différents marqueurs dans le plan antéro-postérieur observées du côté de la jambe de frappe, en haut dans la position "bras libres", en bas dans celle "bras attachés". Dans les deux modalités, les tracés présentent les trajectoires comprises entre l'apparition du signal et le début du retour en garde. On retrouve la même organisation cinématique dans les deux cas, hormis bien entendu le mouvement de grande amplitude du bras ipsilatéral à la jambe de frappe que l'on observait dans la position libre de garde.

Cette organisation similaire des deux mouvements apparaît également lorsque l'on considère les principaux paramètres cinématiques. Ainsi, l'analyse chronologique, effectuée à partir des courbes de vitesse, montre que ce sont toujours, dans les deux situations de garde, les déplacements du genou postural vers l'avant qui sont les plus précoces, apparaissant 160 ms environ après le signal. Ils sont suivis 40 ms plus tard par ceux des segments du haut du corps (dans l'ordre, tête, épaule et bras) puis ceux du bassin et enfin ceux du genou et du pied de la jambe de frappe, ce dernier marquant le début du mouvement volontaire, qui présente une latence d'environ 400 ms.

En ce qui concerne l'amplitude et le sens des déplacements précoces des différents segments corporels, c'est-à-dire des mouvements posturaux apparaissant avant ie début du mouvement volontaire, aucune différence significative n'a été trouvée non plus entre les deux modalités. De même nous avons considéré différentes variations angulaires, et en particulier la variation de l'angle formé par le tronc et la cuisse posturale, mais là non plus aucune différence significative n'a été identifiée entre les deux modalités au cours de cette phase cinématique.

Un résultat essentiel est que la performance des sujets n'est pas altérée par la suppression des mouvements libres du bras. En particulier, les valeurs moyennes des pics de vitesse et d'accélération sont sensiblement identiques dans les deux conditions expérimentales.

L'autre résultat important est que c'est seulement au cours de cette phase, c'est-à-dire au cours de la délivrance du coup de pied proprement dit, que les mouvements posturaux accompagnant le mouvement volontaire montrent des différences entre les deux situations, en particulier pour ce qui est des segments du haut du corps. Si l'on examine les moyennes des amplitudes maximales des déplacements de la tête et de l'épaule, en particulier pour les déplacements dirigés vers l'arrière, les valeurs dans la position "bras attachés" sont significativement plus élevées que celles dans la situation "bras libres". Par ailleurs, on peut noter que ces déplacements vers l'arrière apparaissent plus tôt dans la position "bras attachés" et qu'ils sont dans cette situation très souvent concomitants du début du mouvement volontaire.

Discussion

Le fait que dans la situation de garde forcée les performances des sujets, exprimées en particulier par les valeurs de vitesse et d'accélération, ne soient pas modifiées, permet d'envisager une première hypothèse selon laquelle les bras ne joueraient aucun rôle ni dans la performance ni dans l'équilibration. Le mouvement des bras au cours de la délivrance d'un coup de pied pourrait être alors le simple reflet des syncinésies entre les membres supérieurs et inférieurs qui apparaissent au cours de la marche. Ce balancement des bras au cours de la marche présente en effet en général un fonctionnement couplé avec celui des jambes, un bras oscillant vers l'avant et l'arrière dans le même sens que la jambe controlatérale et donc dans le sens inverse de celui de la jambe ipsilatérale.

Notons que pour certains auteurs, les syncinésies entre membres supérieurs et inférieurs pourraient ne pas avoir de rôle fonctionnel dans la marche. Ainsi pour Costagiiola (1977), le balancement des bras au cours de la marche serait simplement dû à la persistance des automatismes synergiques qui coordonnaient la marche quadrupède des ancêtres de l'homme.

Dans nos conditions, le fait que la performance du mouvement ne soit pas modifiée ne permet pas cependant de conclure que les bras lorsqu'ils sont libres, ne jouent aucun rôle fonctionnel. En effet, on peut se poser la question de savoir pourquoi, lorsque les bras sont attachés, une bascule accrue du tronc en arrière est observée. Cette bascule du tronc, qui résulte des mouvements de la tête et de l'épaule vers l'arrière, pourrait être une compensation à l'immobilisation des bras et pourrait alors jouer un rôle tout à la fois dans le maintien de l'équilibre et dans l'exécution du mouvement volontaire, rôles qui, dans les conditions naturelles, pourraient être tenus par les mouvements des bras.

Concernant le premier de ces rôles, le maintien de l'équilibre, on peut avancer deux hypothèses fonctionnelles. Selon la première, le rôle serait de limiter le déplacement du centre de gravité et selon la seconde d'atténuer l'asymétrie dynamique du mouvement.

En créant une force dirigée vers l'arrière, le bas et le côté, ce qui correspond à une force de sens directement opposé à celle créée par le coup de pied, le mouvement du bras pourrait limiter les déplacements du centre de gravité provoqués par la projection du pied de frappe vers l'avant.

Ce rôle est identique à celui envisagé par Fukushima et al. (1979) pour le mouvement des bras au cours de la marche, rôle qui serait le maintien de l'équilibre. Le mouvement du bras vers l'arrière au cours de la marche pourrait limiter le déplacement du centre de gravité vers l'avant et contribuer ainsi de même à la conservation de l'équilibre unipodal. Ce rôle dans le maintien de l'équilibre final pourrait être renforcé par le mouvement d'écartement des poings, ces derniers pouvant alors jouer un rôle de "balancier" semblable à celui observé chez un funambule.

La deuxième hypothèse envisagée quant au rôle possible joué par le mouvement des bras dans le maintien de l'équilibre est une atténuation de l'asymétrie dynamique du mouvement unilatéral du pied. En effet, au cours de la délivrance du coup de pied, le tronc est animé d'un mouvement de rotation qui amène vers l'avant la hanche ipsilatérale au pied de frappe. Notons qu'une telle rotation avait été également montrée par Bouisset et Zattara (1987) dans le cas d'un mouvement de pointage du bras. Dans notre situation expérimentale, le mouvement du bras ipsilatéral au pied de frappe, qui est toujours déclenché avant le début du mouvement volontaire et qui a une trajectoire dirigée vers l'arrière et le côté du pied de frappe, pourrait générer une force qui le moment venu contrebalancerait ces mouvements de rotation du tronc. Cette hypothèse est aussi en accord avec celle d'Elftman (1939) pour qui le balancement des bras au cours de la marche diminuerait et régulariserait la rotation du corps autour de l'axe vertical.

Le deuxième rôle fonctionnel envisagé concernant le rôle du mouvement des bras dans les conditions naturelles est celui qui serait joué dans la performance c'est-à-dire dans l'aide à l'exécution du mouvement volontaire. Leurs mouvements vers l'arrière contribueraient à la création d'un couple générant une force de sens opposé dans le bas du corps qui faciliterait la propulsion du pied en avant.

L'absence des mouvements des bras dans la situation de garde forcée serait compensée par la bascule accrue du tronc en amère observée dans cette situation. On sait par ailleurs que certains accompagnements posturaux jouent précisément un rale de facilitation du mouvement (Béraud et Gahéry, 1995a, 1995b).

Actuellement, s'il est très difficile de décider si les mouvements associés des bras au cours d'un coup de pied sont des mouvements finalisés ou non, les résultats obtenus permettent de souligner l'importance de ces phénomènes posturaux dans l'exécution d'un coup de pied et leur nécessaire compréhension par tout éducateur ou entraîneur cherchant à identifier très précisément les problèmes moteurs rencontrés par des débutants dans des sports de combat pieds-poings.

Références

Béraud, P. et Gahéry, Y. (1992). Etude comparative des synergies posturo-cinétiques liées à un coup de pied en Boxe Française chez les tireurs débutants et confirmés. Journée de réflexion sur les sports de combat et arts martiaux. Approches pluridisciplinaires. Marseille.

Béraud, P. and Gahéry, Y. (1995a). Relationships between the force of voluntary leg movements and the associated postural adjustments. Neuuosc. Lett., 194, 177-180,

Béraud, P. et Gahéry, Y. (1995b). Les ajustements posturaux précoces liés aux coups de pied en Boxe Française Savate et leur modulation en fonction des paramètres du mouvement. Sciences et motricité, 26, 33-41.

Bouisset, S. and Zattara, M. (1987). Biomechanical study of the programming of anticipatory postural adjustments associated with voluntary movement. J. Biomech., 20, 735-742.

Costagliola, J. (1977). Pourquoi l'homme balance-t-il les bras en marchant ? Agressol., 18, 119-129.

Elftman, H. (1939). The function of the arms in walking. Human Biol., 11, 529-536.

Fukushima, H., Yamamoto, E., Morinaka, S., Iwanaga, M., Nakanishi, M., Izumikawa, F., Gahéry, Y., Viton, J. M. and Béraud P. (1994). Early postural adjustments associated with the transition from two-foot to one-foot support. Eur. J. Physiol., 427, R 47

Yamazaki, M. and Hinoki, M. (1979). Correlation between movements of the upper- and lower limbs during stepping in relation to body equilibrium. Agressol., 20, 147-148.

Les coordinations Bras-Jambes en Boxe Française Savate

Figure 1 - Décours temporel des différents paramètres cinématiques, EMG et dynamiques enregistrés en A pour la situation "bras libres" et en B pour la situation "bras attachés".

Les coordinations Bras-Jambes en Boxe Française Savate

Figure 2 - Représentation graphique des trajectoires des différents marcheurs dans le plan sagittal, en haut dans la position "Bras libres", en bas dans la position "Bras attachés"